Chapitre 31 : La fin d'un monde (9) ...is the begenning of...

Auteur : Ben Wawe
Date de parution : Février 2009

Ce qui reste de l’Alaska défile sous moi. Territoires désertiques, morts là où avant la glace et le gel recouvraient tout. Avec le dérèglement climatique, l’Etat est un temps devenu une des destinations préférées des « grands » de ce monde, mais ça n’a pas duré. La Guerre est passée par là, mais la Nature ne s’est pas arrêtée quand l’Alaska est devenue plus hospitalière ; les gens qui croyaient y avoir trouvés une oasis, un paradis pour passer leurs vieux jours durent souffrir les tornades géantes et les tsunamis destructeurs.
Désormais, ça n’est plus qu’un grand champ de ruines, recouvert d’espérances brisées et de restes de constructions qui devaient être le début du renouveau de l’Humanité. Plusieurs tremblements de terre frappent cette région chaque mois et je sais par expérience que vivre ici est un enfer parfait, un supplice sans nom. L’air s’y fait rare, la température est monstrueusement chaude en journée et terriblement froide la nuit, des meutes entières d’horribles « animaux » y règnent sans partage et il faudrait être fou pour vouloir s’installer ici. C’est évidemment pour tout ça que le Corps s’y trouve.

Mon voyage est rapide : avec mes pouvoirs, je peux faire le tour du monde en quelques heures, maintenant. Jadis, je ne pouvais que voler, frapper durement et encaisser beaucoup, mais maintenant je suis tellement plus puissant – je crois que j’ai dépassé toutes les limites imaginables de ma caste. Malheureusement, ça ne sert plus à rien ; la vie est mal faite, hein ? Je me demande ce que j’aurais fait de tout ça si j’avais été aussi puissant avant la Guerre. Les choses auraient peut-être été différentes…mais ça ne vaut pas la peine de penser à ça. Je ne fais que me torturer ces derniers temps, je file un mauvais coton.

Peut-être est-ce le signe que je deviens définitivement fou, que mon heure est venue – si seulement c’était le cas. Je donnerais beaucoup pour abandonner cette vie et me reposer sous terre, mais je sens au fond de moi que l’Univers n’en a pas encore fini avec moi. A chaque fois que je pense que j’ai tout vu, que j’ai assisté au pire, il me montre que l’âme humaine recèle d’autres horreurs. Avant, j’avais quelques espoirs en l’Homme, je posais qu’il pouvait être capables de bonnes choses et qu’avec un peu d’aide, il arrêterait de mal se comporter ; je me trompais.
L’Homme est un animal comme les autres, mais qui a une arme qui le rend encore pire que ses congénères : son intelligence. Seul l’Homme sait imaginer des plans, des tortures pour faire mal aux siens simplement pour de l’argent, du pouvoir ou du plaisir. Il est le seul être sur Terre qui peut imaginer rendre fou de douleur son frère ou sa sœur pour des futilités. Il est une infection sur la planète – et il a gagné en la tuant.

Je sais en voyant l’immense forteresse d’émeraude que je vais encore assister à des horreurs. Je m’étais juré de ne plus jamais revenir ici mais si son maître a envoyé un des siens me chercher, c’est qu’il a vraiment un souci – et quiconque peut ennuyer cet être doit être stoppé au plus vite. Il s’agit quand même d’un des personnages les plus puissants de ce qui reste de ce monde et même si ma seule envie est de le réduire en charpie, nous avons déjà travaillés ensemble et il sait qu’il peut compter sur moi pour continuer à garder la balance en équilibre.

Au fond, nous ne sommes pas si différents même si je n’ose pas vraiment me l’avouer. C’est un monstre, une horreur mais vis-à-vis de quelles règles ? De quelle morale ? Tout ça a disparu avec l’Humanité et qui suis-je pour dire qu’il ne devrait pas exister ? J’ai moi aussi fait des horreurs et il ne fait « que » gérer son petit patrimoine et les siens pour continuer à survivre ici. C’est une ordure, c’est un chef d’une secte terrifiante mais il a survécu et continue de proposer une solution à ce qu’il s’est passé – pas une bonne solution mais une solution quand même.
Je ne vois pas pourquoi je le jugerais pour ça. Par contre, je sais que je pourrais le tuer s’il allait trop loin. Mais voyons d’abord ce qu’il me veut.

Là…j’y suis. Sans douceur, je me pose sur le sol pourri par la sécheresse, créant un cratère par mon arrivée. En face de moi, le siège du Corps, que je n’ose plus appeler « Green Lantern ». Ce nom est souillé par ceux qui y vivent et je sens une boule dans mon ventre en repensant à Peter et Phylla – eux au moins étaient dignes, étaient honorables. Je n’aurais pas dû laisser leur héritage être traité ainsi, mais bon…je ne pouvais pas tout faire, même si je n’ai pas accompli grand-chose au fond. A la fin de ma vie, je me rends compte de mes erreurs, de mes actes manqués et je vois que ce que j’ai fait n’arrive pas à remonter le niveau.

La forteresse est impressionnante. Haute de plusieurs dizaines de mètres, entièrement verte même si la couleur est tellement sombre qu’on dirait du noir quand le Soleil refuse de faire son apparition – donc à chaque instant dans ce nouveau monde qui ne cache même pas son désespoir – elle fait peur, et c’est l’effet voulu.
Des meurtrières sont placées à chaque étage de cette horreur, qui est munie d’une petite trentaine de tours. Il y a un donjon principal aux défenses renforcées et on n’accède à la porte principale qu’avec l’aide d’un ponton protégé par deux Lanterns, eux munis d’une bague. Un immense ravin sépare la forteresse de la terre ferme, rempli des cadavres de ceux qui ont trahi son maître ou qui ont osé venir quémander quelque chose à cet être monstrueux.

Comme d’habitude, ma première réaction est de tordre mes intestins pour éviter qu’ils ne me fassent vomir, mais je sais que ça ne partira pas aussi facilement. Calmement, je m’approche des deux gardes, qui me regardent d’un air mauvais. Ils sont forts, expérimentés et munis de lances d’émeraudes – sûrement créées par leur propre maître. Ils ont eux aussi un tatouage de lanterne sur leur crâne rasé et l’un d’eux a même eu un œil crevé, logiquement lors d’une bataille. Pour beaucoup, ils seraient le signe d’une morte funeste et précipitée ; pour moi, ce ne sont que des chiens à retourner à leur maître pour lui apprendre la vie.

Ils me parlent, m’ordonnent de rester où je suis et se préparent à me frapper vu que je n’obtempère pas, mais avant même qu’ils ne fassent le moindre geste offensif, j’interviens déjà. Mon poing s’écrase sur le torse du premier, craquant quelques côtes avant de rouer de coups son crâne au signe impie. Son collègue à l’œil manquant essaye de me frapper avec sa lance et une épée qu’il vient de former, mais en une seconde je me place derrière lui pour arracher de ses mains ses armes, cassant au passage quelques doigts.
Il hurle de douleur alors que son camarade saigne du nez et de la bouche. Le survivant tente de se concentrer pour se protéger mais un seul coup de tête suffit pour le mettre KO. Tout s’est déroulé en quelques instants : ils ne les forment plus comme avant, maintenant. Pas étonnant que Parallax ait besoin de moi si son élite ressemble à ça.

Relevant la tête vers la forteresse, je l’évite jusqu’à la porte, que je frappe à peine pour entrer. Le bois s’ouvre lentement sous ma présence et les gardes ne posent même pas de question sur le destin de leurs collègues. Troublant mais pas forcément étonnant : ils ont dû recevoir des ordres – ou me voir agir. Même si ce sont des imbéciles écoutant un fou et ses préceptes destructeurs, ils ne sont pas stupides : ils savent que je pourrais aisément les stopper, voir pire. A quoi bon se battre contre moi, alors ? Ils pensent que leur maître m’arrêtera bien assez tôt. Imbéciles.

Je continue de léviter jusqu’à parvenir au donjon principal. Je passe par des couloirs sombres, laids et humides et je sais d’où proviennent les bruits glauques que j’entends. Je passe près des douves, près des êtres que Parallax veut garder en vie pour s’amuser ou les faire souffrir autant de temps que son plaisir malsain le voudra. Cet être n’est pas humain, ne l’a jamais été et j’ai bien souvent pensé qu’il devait être supprimé, mais je ne m’y suis jamais abandonné – c’est dur mais je dois tenir. Même quand j’entends les demandes d’aide de pauvres hommes et femmes croupissant là.
Je suis dans ses prisons, en fait. Je viens d’entrer dans le donjon et je sens l’urine, les excréments et la nourriture pourrie dans chaque cellule. Le maître de cet endroit a eu une illumination maléfique mais malgré tout géniale en pensant à une telle prison. Celle-ci est sur un étage et tourne sur elle-même : avec un système rotatif hérité de son esprit malade, la prison pivote tout lentement mais fait un tour complet en une journée. Les toilettes et la paillasse sont fixées, mais il est assez sadique pour faire en sorte que lorsque la nuit tombe, tout ceci se retrouve au plafond, sans que le prisonnier puisse l’atteindre ; et vu qu’une lumière intense illumine les cellules toutes les demies-heures de la journée, le pauvre hère ne peut jamais se reposer. Sadique mais génial.

La rotation est si lente que personne ne le sent vraiment même si on s’en rend compte. Je suis déjà venu ici et j’ai fait l’erreur de regarder les prisonniers, d’essayer de les aider ; j’ai arrêté et je marche sans faire attention à eux. Auparavant, j’ai voulu discuter avec le maître des lieux de ce qu’il leur fait, j’ai tenté de négocier de meilleures conditions pour eux. Le seul résultat fut leur mise à mort avant mon départ et mon obligation d’aller annoncer aux familles qui viennent les voir une fois par semaine pourquoi leurs proches sont décédés trop tôt. Parallax est un monstre, je ne dois jamais l’oublier.

Finalement, la visite s’achève et les glapissements des prisonniers s’éteignent. Personne ne m’accompagne jusqu’au chef, personne ne le veut. Rares sont les Lanterns autorisés à aller rencontrer en personne le maître des lieux et je sais que celui-ci goûte la solitude – sûrement un héritage de son hôte. La porte de la prison se referme derrière moi quand je pénètre dans son antre. Immédiatement, comme à chaque fois, je suis frappé par l’absence de luxe mais je sais que cet être n’est pas humain et ne s’attache pas à ce que nous aimons. Il vient d’un autre monde, il le fait sentir.
Je suis dans la plus grande partie du donjon, une pièce terriblement haute munie de quelques rares fenêtres près du plafond, avec seulement un lit, une table à manger, trois portes menant aux cuisines et à des destinations inconnues, des cartes accrochées au mur et une gigantesque batterie centrale. C’est elle qui donne de l’énergie aux Lanterns, c’est elle qui permet à la forteresse d’exister. Elle prend pratiquement tout le volume de la pièce, mais son maître semble s’en ficher. Il ne la regarde jamais, n’y fait jamais attention et en use même comme d’un trône – il en a déposé un juste devant, en fait.

Il y est assis, d’ailleurs, et me fixe avec un sourire entendu. Il savait que je n’aime pas le regarder mais il soutient mon regard pour me forcer à me faire mal. Et comme d’habitude, ça fonctionne. Je déteste le voir – je déteste voir ce qu’il a fait au corps de Hal.

« Bonjour, James. »

Sa voix est froide, sifflante. Il paraît qu’il avait un corps reptilien, auparavant, et ça ne m’étonne pas. Jordan l’a vaincu par deux fois et a même divisé son âme en morceaux lors de leur dernier affrontement, mais ça n’a pas suffi pour le détruire définitivement. Parallax était jadis un Lantern du glorieux Corps « de l’espace », le meilleur d’entre tous selon Hal. Malheureusement, il alla trop loin, fut stoppé dans une vendetta destructrice et envoyé sur Terre pour y être emprisonné. Il resta des siècles entiers endormi, avant qu’un imbécile ne le sorte de là.

Hal le combattit, par deux fois, et parvint à l’arrêter mais au prix de terribles sacrifices. La menace avait été écartée mais il avait perdu la femme qu’il aimait et son mentor. Même s’il ne l’avait jamais dit, ça l’avait rongé et il s’était enfermé dans une solitude mortelle. Durant la Guerre, il nous aida mais n’intervint pas au bon moment, quand Barry l’appela à l’aide. Il n’a jamais voulu me dire pourquoi il n’avait pas tenu sa promesse de venir quand la Ligue l’appellerait, mais je lui en ai longtemps voulu pour la disparition de Connor et de Dick, ce jour-là.
Si Jordan était venu, peut-être aurions-nous pu arrêter la Guerre avant qu’elle ne fasse tant de victimes – et peut-être aurions-nous pu le sauver lui.

Evidemment, il a fait attaquer le Corps contre l’ennemi mais même avec les Lanterns, ce fut dur et Hal s’enfermait de plus en plus dans sa solitude. Tom Blake mourut lors d’un raid contre les quatre gamins de Victor et son vieil ami s’enferma encore plus après ça. Je sais que Peter et d’autres tentèrent de prendre les rênes contre son gré pour le forcer à se réveiller, mais il ne fit que les renvoyer et ce fut le début de la fin pour le Corps.

Jordan refusait de donner les bons ordres, se perdait dans des stratégies insensées et rapidement ses forces faiblirent. Au moment où la Guerre devenait de plus en plus dure et où nous avions terriblement besoin de Lanterns solides et déterminés, nous voyions nos amis se faire tuer notre ancien allié se perdre dans sa propre folie. Rapidement, le Corps fut mis en charpie par les forces de son éternel ennemi, Sinestro, et Hal fit la plus grande erreur de sa vie.
Selon lui, il avait besoin de plus de pouvoir pour sauver la situation. Au fond, il avait toujours eu une sorte de complexe du survivant vis-à-vis de sa famille, puis après de sa copine, de son mentor et de son meilleur ami. Avec tout ça, avec son Corps détruit et le monde qui tombait dans le chaos et l’anarchie, il crut que son heure était venue, qu’il allait pouvoir prendre la situation à son compte et s’en sortir comme le héros qu’il avait toujours rêvé d’être. Il avait grandi trop vite, aussi bien physiquement que psychologiquement, et vu son état, il décida de tenter le tout pour le tout : il appela Parallax.

Jordan avait appris que son adversaire tentait de revenir à la vie et le surveillait de loin, mais là il lui demandait de venir directement lui. Parallax avait jadis prit possession de sa femme puis de son mentor, et il savait que c’était possible ; il connaissait son pouvoir et son expérience et pensait qu’il pourrait le contrôler et user de tout ça pour rétablir les choses comme il le voulait. Malheureusement, rien ne se passa bien : Parallax vint, pénétra dans le corps que lui offrait son ennemi ; mais au lieu de se laisser faire et d’être vaincu par Hal, il tua son esprit dès la première seconde et prit calmement possession de l’être le plus puissant au monde.

La suite fut assez classique. Parallax annonça au monde son retour, frappa durant la Guerre nos forces et celles de l’ennemi puis disparut ici, en Alaska. Il installa sa forteresse, forgea son dogme et fit du Corps une secte vouée au culte de son esprit et de sa folie. Il ne voulait rien d’autre qu’être acclamé pour ses horreurs et rassembla ainsi des laissés pour compte, des marginaux, des soldats lassés par la Guerre et devint encore plus puissant avec eux.
Prêts à tout pour leur maître, ses troupes étaient celles qui auraient pu faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre durant la Guerre mais malgré les supplications de mon camp et de l’autre, jamais il ne fit quelque chose. Ça ne l’intéressait pas, en fait ; durant toutes ces années, Parallax ne fit que se préparer pour lancer une offensive sur le Corps qui l’intéressait, celui qui l’avait exilé sur Terre. Et j’ai peur que je ne sois là pour qu’il m’annonce qu’il a réussi et qu’il va enfin se venger. Même si je pensais que je n’éprouverais plus jamais ce sentiment, j’ai peur car je ne peux rien faire pour l’arrêter si mes soupçons sont fondés.

« Qu’est-ce que tu me veux ? »

Je sais que mes pensées m’ont emmené bien loin et que j’ai mis du temps avant de lui répondre. Il sourit en me regardant : je suis sûr qu’il sait ce qui m’a troublé. Il adore faire ça, mettre les gens mal à l’aise par sa seule présence.
Si je pouvais quelque chose contre lui, il serait déjà mort. Mes poings se serrent quand j’entends à nouveau sa voix ; ça sera dur de rester calme.

« J’ai un souci, mon ami.
- Je ne suis pas ton ami.
- Tu étais celui de ce corps.
- Tu n’es pas Hal Jordan.
- En es-tu sûr ? »

Lentement, il se lève et s’approche de moi, avec son allure reptilienne. Quand il marche, j’ai l’impression de voir ramper un serpent vers moi. Je donnerai tout pour l’écraser, mais encore plus pour ne pas avoir à regarder ce qu’il a fait du corps de celui qui avait été mon ami.
Autrefois, la belle crinière blonde de Jordan ravageait les corps en ravissant les yeux mais le crâne a été rasé par son nouveau propriétaire. Ses yeux autrefois si verts sont maintenant ternis par toute la noirceur de l’alien, et de grosses cernes enlaidissent la face du maître du Corps. Ses doigts semblent continuellement crispés par l’effort que doit fournir Parallax pour faire bouger ce corps qui n’est pas le sien, et une odeur nauséabonde l’entoure à chaque instant. Tout en lui pue le mal et sa bouche est toujours défigurée en une crispation malsaine. C’est l’incarnation de la vulgarité et du vice et j’ai du mal à ne pas le frapper ; pourtant, je sais que je ne le peux de toute façon pas.

Malgré tout ce que je ressens envers lui, malgré tout cette répugnance qu’il m’inspire, Parallax est à l’abri de mes coups et de ma hargne parce qu’il dirige une partie de ce monde et qu’il sait que je ne veux pas jeter ceux qu’il contrôle dans l’état que doivent supporter tous les autres. Je sais, ça n’est pas vraiment héroïque de ma part mais comment agir autrement ? L’Humanité se meurt, privée de but et de structure pour en former un. Parallax est un monstre mais il permet à certains de survivre convenablement, de manger et de dormir dans un endroit plus ou moins chaud et sauf. Beaucoup sont prêts à tuer pour ça, en quoi puis-je décidé que ceux qui ont droit à ça devraient en être privés ? Comme je l’ai dis avant, la morale n’existe plus ici ; il faut jouer avec de nouvelles règles et l’être en face de moi sait que je tiens à ce que mes congénères survivent le moins difficilement. Il me tient avec ça.

« Viens-en au fait. Tu m’as fait mander par un Lantern, même pas armé. Je suis déçu.
- Les effectifs ne sont plus ce qu’ils étaient.
- Je l’ai remarqué dehors. Tes gardes ne sont pas à la hauteur.
- A quelle hauteur, James ? La tienne ? Mais il n’y a personne d’autre ici qui puisse espérer avoir tes capacités, mon ami.
- Je ne suis pas ton ami.
- Je ne vois pas pourquoi je ferais souffrir encore plus ces pauvres hères, simplement parce que tu les as vaincus. Ça serait inutile et sadique. »

Pourtant, je sais déjà que c’est ce qu’il va faire. Parallax aime faire mal, aime entendre les autres crier et demander à la Mort qu’elle vienne vite. Il prend son bien comme ça et malgré moi, j’ai signé l’arrêt de mort des deux gardes. Encore une fois, il se joue de moi et me rend coupable. J’en ai assez – et il le sent. Immédiatement, alors que mes poings se serrent et que mon centre de gravité fait craquer le sol sous nos pieds, il recule et reprend la parole d’une voix plus douce, mais toujours aussi dérangeante.

« Mais tu as raison, soyons un peu sérieux. J’ai un souci que toi seul peux régler, James.
- Allons, tu es le maître de ces lieux et de la batterie. On ne peut rien te refuser et personne n’est en mesure de t’arrêter. Ne me dis pas que même toi, tu n’es pas capable de t’occuper ça.
- Non. Je ne le peux pas. »

J’ai pris ça sur le ton de la rigolade mais à voir l’air de Parallax, je sens qu’il ne ment pas. Il m’a fait venir ici pour une raison particulière et je sais qu’il ne m’apprécie pas assez pour vouloir me faire souffrir ou me narguer. Nous ne sommes rien l’un pour l’autre : pas ennemi, pas allié, juste des êtres ayant survécus et étant obligés de « travailler » ensemble. S’il me dit ça, c’est que ça doit être vrai : il n’a aucun intérêt à me mentir ou à me faire devenir fou ; ça ne me plaît pas.

« Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Comment vas-tu, en ce moment ? Ca avance, tes recherches du Crystal ?
- Laisse-le où il est. »

Il sait, mais j’aurais dû m’en douter. Depuis des mois, je tente de retrouver le Crystal M’Krann, cette saleté qui m’a attirée plus des soucis qu’autre chose. J’ai perdu sa trace il y a des siècles maintenant et je veux remettre la main dessus pour éviter que des imbéciles le fassent à ma place. J’ai déjà récupéré quelques autres objets dangereux : l’épée de Dane, les ailes de Franck, un marteau bizarre – des trucs assez stupides comme ça mais terriblement destructeurs si on sait en user. Le Crystal est le pire artefact sur cette planète, je veux l’avoir et je sens que Parallax aime me voir patauger dans mes recherches, ça se voit rien qu’à son sourire. Je lui en reparlerai plus tard : je veux savoir ce qu’il me veut avant tout, ça ne me plaît pas un tel « suspense ».

« Qu’est-ce que tu me veux ? Je ne suis pas là pour discuter simplement, tu as voulu me faire venir pour une raison précise. Laquelle ?
- Quelqu’un s’est échappé d’une prison.
- Et alors ? Ce ne sont que des humains normaux ou d’anciens membres du Corps qui croupissent dans tes cellules. Rien d’insurmontable, même pour tes hommes.
- Ce n’est pas de ma prison qu’il s’est échappé, James. C’est de celle que tu as créée.
- Quoi ? »

Au début, je ne comprends pas de quoi il parle : je n’ai jamais aidé à lui construire sa prison, il l’a faite de ses mains…puis je saisis ce qu’il veut dire. J’ai bien forgé une prison, jadis, mais pour une seule personne. Une geôle personnelle, totalement terrifiante car remplie de pièges mortels, de trappes et sans aucune possibilité de sortie. Je devais être sûr que personne ne pouvait s’en échapper et j’ai mis toute ma force, toute ma hargne dans cette création. Je pensais avoir réussi à créer la prison parfaite, et je l’ai même oubliée depuis – comme un mauvais rêve. Le réveil est brutal.

« Quand ? »

Je suis froid et dur, pour masquer mon inquiétude. Je n’ai mis qu’un prisonnier dans cette cellule, parce qu’il était impératif qu’il ne puisse plus nuire. Il avait ravagé des légions entières de mon camp, massacré femmes et enfants dans un pays d’Europe et rit en montrant leurs entrailles aux parents de ces pauvres victimes. Il avait complètement perdu l’esprit et avait voulu le montrer au monde entier ; j’ai pris jadis mes responsabilités pour l’arrêter et le faire enfermer définitivement. Apparemment, le monstre est revenu, comme dans toutes les histoires de monstre – mais celle-ci aura une fin funeste, je le sens. Entre nous, ça a toujours été une affaire personnelle et je sais qu’il n’aura qu’un objectif une fois revenu parmi les vivants : me faire souffrir et me faire tuer.
Si j’étais cynique, je dirais que j’ai de la chance d’avoir déjà tout perdu. Mais ce monde l’est assez à ma place, pas besoin d’en rajouter une couche.

« Hier. Il fonce déjà sur l’Amérique.
- Pour moi, évidemment. Comment l’as-tu su ?
- J’ai vu ce qu’il peut faire, je ne veux pas qu’il recommence.
- Parallax aurait-il une conscience ?
- Je tiens à me faire Justice, James. Je ne veux pas qu’il m’en empêche en voulant s’en prendre à moi.
- Tu as peur de lui ?
- Je manipule la peur, j’en ai depuis longtemps fait mon alliée. Ça ne veut pas dire que j’y suis insensible. »

J’acquiesce en silence, comprenant combien il avait raison. Il serait être fou pour ne pas le craindre, surtout après plus d’un siècle d’emprisonnement. Ses pouvoirs doivent avoir décuplés depuis, et…

BOUM.

Une explosion. Suivie d’un tremblement de terre qui heurte même la structure normalement invincible de la forteresse. Je tourne la tête vers Parallax et lui lance un regard entendu : nous savons tous deux ce que ça veut dire. Il vient d’arriver ; il est là pour moi.

Déjà, je l’entends marteler la forteresse à des dizaines d’endroits, usant de sa vitesse terrifiante pour être partout à la fois. Sous peu, toute la construction s’écroulera s’il continue – mais je ne vais pas le laisser faire. Calmement, j’allume une cigarette avant de m’élever vers une des rares fenêtres de la pièce principale du donjon de Parallax.
Alors que la fumée s’échappe du mince tube de tabac et de mes narines, que mes mains sont calmement plantées dans les poches de mon imperméable et que je fixe l’extérieur, mes vieux yeux fatigués tombent sur la silhouette de mon ennemi, plus fort et jeune que jamais. Un sourire carnassier apparaît sur sa bouche et il craque ses phalanges d’un air entendu : il vient pour me faire mal, je le sais. Il a toujours été ainsi et le sera toujours, mais sa folie semble avoir dépassée des limites insoupçonnées. Hyperion a vraiment perdu la raison, il n’a plus rien d’humain au fond de lui ; très bien, ça me fera au moins une excuse pour aller au bout cette fois.

« Allez gamin, en piste. Ne faisons pas attendre l’assistance et tes pulsions. »

Il se précipite sur moi la seconde d’après. Je sens son corps contre le mien et mes muscles crient déjà de douleur. Bon dieu…que ça fait du bien de se sentir vivant.

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